Nous vivons une période historique, nous vivons une époque charnière. Nous sommes à la fois la première génération qui peut réellement comprendre la problématique et la réalité du changement climatique annoncé et déjà commencé, et nous sommes la dernière qui a la possibilité technique et organisationnelle d'agir encore efficacement pour espérer l'atténuer. D'ici 10 ans disent maintenant certains climatologues, il sera déjà trop tard, si rien de beaucoup plus massif pour réduire les émissions de gaz à effet de serre n'est entrepris immédiatement. Certains seuils irréversibles auront été atteints ou dépassés, la valeur souvent évoquée de 2 degrés de réchauffement "supportable" par les écosystèmes sera inscrite dans l'inertie du système climatique terrestre, et le passage à une "autre planéte" comme le prédit le climatoloque américain James Hansen, sera probablement irrémédiablement engagé.
Faut il rappeler que l'année 2007 établira de nouveaux records: inondations au nord de l'Europe, canicule et incendies massif au sud, mousson anormale et ouragans en Asie, fonte accélérée de la calotte arctique...etc.. Chaque année est presque différente de l'année précédente de manière perceptible pour chacun d'entre nous, sans même avoir à vérifier moyennes de températures ou de précipitations et bien au delà de la variabilité naturelle du climat. Comment peut on imaginer une seconde que 2008, 2009, 2010 et les années suivantes ne suivent pas la même tendance? Il n'y aura pas de retour en arrière, pas dans l'état des connaissances scientifiques actuelles: le CO2 injecté reste plusieurs centaines d'années dans l'atmosphère, et aucune hypothétique technologie salvatrice ne va le retirer dans un avenir proche. Tout au plus peut on agir maintenant pour éviter le pire.
Ce qui se passe sous nos yeux ne ressemble à rien de ce que nos sociétés peuvent se représenter de catastrophes déjà connues: épidémies, guerres ou famines. Sans les avoir vécues pour la plupart d'entre nous, nous pouvons malgré tout les imaginer, faire appel à notre "inconscient collectif". Sur cette réalité là, pas de mémoire, pas de références, peu d'écrits réellement spécifiques. Un discours essentiellement axé autour des enjeux techniques, et si peu sur les questions de représentation, sur les conséquences sociétales et humaines. C'est une catastrophe encore lente à l'échelle humaine mais infiniment rapide à l'échelle de la terre, et de la capacité d'adaptation des écosystèmes. Comment peut on croire que n'importe qu'elle organisation sociale va résister longtemps à la pression de cette réalité, aux tensions géopolitiques, aux conséquences écologiques et économiques, voire au sentiment de panique qui pourrait s'emparer de chacun d'entre nous?
La prise de conscience est longue, souvent difficile et "forcément" douloureuse. Parce qu'elle substitue progressivement l'idéologie dominante du "toujours plus" par celle nouvelle du "prochainement moins" (moins d'énergie, moins de consommation, moins loin, moins vite, moins souvent...), elle remet en cause de manière fondamentale tous les acquis hérités du fil de notre histoire collective, et nous confronte sans cesse à nos contradictions internes ou nos choix de vie incohérents. Tous les repères et certitudes de toute puissance et de contrôle de nos sociétés occidentales (sur)développées sont grandement remis en cause, pour nous citoyens encore habitués à l'énergie pas chère, au contrôle de nos "100 esclaves" avec tout le confort que cela entraîne "naturellement"...
Malgré la répétition de plus en plus rapides des signes, nous ne voulons pas voir. Nous oublions immédiatement les annonces vieilles d'une semaine de sécheresse "exceptionnelle", température très "au delà des normales saisonnières" ou de feux de forêt "historiques". Notre incroyable aveuglement collectif, notre stupéfiante résistance au changement pourrait seulement paraître ridicule et puéril pour un observateur extérieur, s'il ne s'agissant pas dans un futur très proche de la question quelque peu urgente de la survie même de la société dans laquelle nous vivons.
A chaque nouveau signe ou catastrophe à venir, les climatologues et autres scientifiques ne feront probablement pas encore de lien formel. Ils sont dans leur rôle, tant que les statistiques et les chiffres ne leur donne pas une certitude absolue. Les intellectuels, les observateurs de la société, ceux qui ont normalement une position en recul sont par ailleurs étrangement silencieux ou absents de la discussion. Pas vraiment de texte fondateur, pas "d'appel du 18 juin" écologique d'un leader charismatique pour lancer et accompagner l'électrochoc nécessaire. C'est encore confortable pour tous, cela permet aussi aux quelques derniers négationnistes médiatiques d'alimenter la confusion sur les connaissances scientifiques, de mettre en doute le consensus ou d'agiter le spectre de la "dictature écologique".
Cette place particulière, cette place de "génération charnière" doit nous donner un sens de la responsabilité particulier. Notre mission à nous citoyens engagés, c'est d'anticiper la suite, de faire la pari pascalien qu' il vaut mieux agir très vite maintenant quitte à surestimer la crise écologique majeure annoncée, plutôt qu'attendre encore pour le regretter amèrement par la suite, s'il est un jour trop tard.
C'est l'heure de l'entrée en résistance, c'est l'heure pour toutes les personnes conscientes, raisonnablement informées et suffisamment courageuses de se mettre en action. C'est l'heure du changement individuel et de l'engagement collectif, l'heure de s'informer et de se responsabiliser, pour communiquer cette connaissance aux autres, pour changer nos priorités de vie et nos visions du futur.
A chacun de se mobiliser, sensible au concept de "décroissance", adepte de la "simplicité volontaire", engagé dans l'action individuelle, collective ou politique. C'est nécessaire, c'est indispensable, mais plus que cela, c'est simplement vital si on veut encore pouvoir, chaque habitant de cette unique et fragile planète, se regarder en face dans une toute petite dizaine d'année.
Stéphane Letz
8 septembre 2007
[1] Site de JM Jancovici (http://www.manicore.com/documentation/esclaves.html)
